La Part de l'Œil n° 14 - 1998. Dossier : Hommage à Max Loreau
256 pages, format 21 x 29,7 cm - ISBN : 2-930174-05-6
Prix de vente public TTC : 30,49 €

Le dossier du volume 14 de La Part de l'Œil rend hommage au grand philosophe que fut Max Loreau. Sa pensée est d'un apport tel qu'il est inconvenant qu'elle soit pratiquement ignorée du grand public. Son ouvrage philosophique majeur La Genèse du Phénomène publié aux éditions de Minuit en 1989 a placé son œuvre au premier rang de la philosophie contemporaine.

Dans le domaine des arts plastiques, Max Loreau a beaucoup écrit sur les artistes du groupe Cobra et dressé le catalogue raisonné de l'œuvre de Jean Dubuffet. Ce numéro thématique est consacré à son œuvre tant esthétique, que philosophique et littéraire. La Part de l'Œil désire attirer l'attention sur l'importance qu'a eue l'œuvre de Max Loreau pour la pensée de l'art, ainsi qu'en témoignent, entre autres, son travail sur Dubuffet ou son ouvrage La peinture à l'œuvre et l'énigme du corps paru aux éditions Gallimard en 1980.

En découvrant ce dossier et en relisant Max Loreau on sera frappé par l'accent mis sur la dénonciation du platonisme qui selon lui détermine la philosophie occidentale ainsi que la réflexion sur l'esthétique. Ce dossier montre comment certaines démarches picturales de ce siècle ont donné à Max Loreau les outils pour penser le dépassement d'une philosophie conditionnée par un primat accordé au sens de la vue, à l'idée, à la lumière.


[...] Alors que son ami Jacques Derrida identifiait à l'écriture de la différance le refoulé de l'onto-théologie, Loreau stigmatisait dans le corps ce qu'elle avait dû présupposer pour s'édifier en Théorie. La Théorie étant ce qu'elle est - un regard en rapport direct avec son objet -, toute trace de ce qui avait pu servir à la promouvoir se devait d'en être bannie. A cet égard, l'enseignement de Max Loreau s'avérait des plus stimulants: il nous apprenait à considérer dans la philosophie non pas un ensemble de doctrines, voire un "questionnement", mais la démarche même qui caractérise ce que Lacan appelle un sujet. Sous le coup de ses analyses minutieuses de Platon, de Descartes ou de Hegel, la philosophie dévoilait enfin son ressort le plus intime, le mieux enfoui: effacer les traces de ce sur quoi elle avait pris appui pour se constituer en discours. Le corps, ou plutôt ce qu'il en restait (la vue érigée en modèle pour toute forme de savoir), était "l'effaçon du sujet".[...]
S'il y eût jamais un psychanalyste du logos philosophique, ce fut Max Loreau, créateur, à ce titre, d'une discipline originale et, à mon sens, d'une exceptionnelle fécondité. Loreau travaillait en analyste dans la mesure où, loin d'en appeler à des éléments extérieurs aux écrits (biographie des auteurs ou contexte historique), il s'attachait à la lettre du discours pour déceler dans ses glissements, dans ses lapsus, dans ses contradictions soigneusement camouflées, l'aveu de ce que le sujet philosophique trahissait à son insu. De cette archéologie digne des Cinq psychanalyses de Freud, je ne connais guère d'équivalent. En outre, l'entreprise se doublait d'une alternative pleine de promesses à laquelle Loreau lui-même ne put se résoudre sans un profond remaniement de sa perspective. En effet, la critique de la philosophie (de la Théorie) débouchait à ses yeux sur son dépassement radical dans la pratique de l'art. [...]
Loreau s'était exercé à voir dans l'œuvre d'art un moment, articulé à d'autres moments, un moment transitoire, donc, qui ne prenait sens que de s'inscrire au sein d'une vaste, et peut-être infinie, traversée de la Théorie. Là encore, nous lui sommes redevables d'une subversion sans précédent: celle du discours esthétique qui privilégie le voir, le point de vue du spectateur et de l'esthète (du jouisseur), sur la nécessité, parfois obscurément ressentie par l'artiste, de secouer le joug de la tradition pour accéder à ce qui constitue son essence : le faire créateur. On se souviendra que Heidegger avait d'abord intitulé l'Origine de l'œuvre d'art: "dépassement de l'esthétique". Je ne pense pas qu'il ait vraiment rempli son programme. Loreau, en revanche, me semble avoir répondu à l'attente secrète des peintres les plus marquants de notre temps: que soit tenu un discours qui s'attache à leur démarche et non à leur éventuelle conformité (ou à son contraire, ce qu'on affecte du label d'originalité), à la servilité du producteur au regard des normes établies par la Culture. C'est ainsi qu'on trouvera dans son œuvre des éléments indispensables à une authentique "critique de l'économie politique de l'art", en des termes qui réhabilitent la production contre la consommation, le geste contre l'image, le mouvement dialectique des travaux contre l'idéalisme du chef-d'œuvre. [...]

Extraits de Luc Richir, "L'épreuve de la parole".



N°14 - 1998

Dossier: Hommage à Max Loreau

Ouverture
Francine Loreau : Eléments pour une biographie
Luc Richir : L'épreuve de la parole
Kostas Axelos : Rencontre avec Max Loreau
Eric Clémens : Retournement et engendrement
Robert Davreu : Strophes pour Max Loreau
Eddy Devolder : Le Représenter (fiction)
Daniel Giovannangeli : Le philosophe et la peinture
Roland Hinnekens : Le poétique comme récit de la passion du voir
Adriano Marchetti : Voix du Commencement. En relisant Max Loreau
Lucien Massaert : Le "tour" de l'objet
Richard Miller : Max Loreau et les Cobra
Henri Raynal : Suffocation, puis enchantement
Luc Richir : La traversée du plan
Eliane Escoubas : Max Loreau - Heidegger. Questions
Bruno Vancamp : L'œuvre philosophique de Max Loreau

Max Loreau; inédits
La correspondance (1968-1978) Max Loreau - Christian Dotremont
Ecrire, tracer, penser

Textes épuisés de Max Loreau
"Les cadres ontologiques de la peinture contemporaine"
"Jean Dubuffet - Stratégie de la création" (extraits)
"Corneille l'arpenteur"
"Vers une peinture péremptoire: Asger Jorn"
"Maurice Wyckaert"
"Florence portée aux nues" (extraits)
"Effervescence"

Bibliographie de Max Loreau

Etudes
Chakè Matossian : Proudhon ou la mélancolie de Courbet